Slug: commission Title: Une soirée à la Bourse du Travail Category: 3615 ma vie mon oeuvre Tags: facile !, logiciel, programmation Date: 2019/03/21 07:40 Summary: Pour en découvrir un peu plus ... Image: /images/alan-turing.jpg Lang: fr Status: draft
Hier soir, j'ai assisté à la Bourse du Travail à un évènement organisé par Mediapart, Bastamag et Antoine Chao (France Inter). Il avait pour thème les violences policières, et se présentait sous la forme d'une commission d'enquête qui n'était qu'un prétexte à donner la parole à des journalistes, associations, syndicats, avocats, ... qui ont rapporté leur expérience du terrain.
Le premier à prendre la parole était un représentant du collectif "Desarmons-les", un collectif anarchiste de lutte contre la violence d'État, constitué suite à la mort de Rémi Fraisse en 2014. Étant donné les circonstances, il s'est retrouvé particulièrement sollicité depuis début décembre pour suivi psychologique, aide juridique, ... Un chiffre très marquant résume la violence à l'œuvre ces dernières semaines : alors qu'il y avait eu 53 victimes de blessures graves suite à des violences policières dénombrées par le collectif entre 1999 et novembre 2018, la barre des 100 a été largement dépassée suite au mouvement des Gilets Jaunes. L'intervenant s'est par ailleurs dit assez surpris de la grande radicalité des Gilets Jaunes blessés lors des manifestations, qui étaient pour la plupart leur première expérience avec la police ; il a aussi été marqué par leur rapport à l'image complètement inédit. Pour la plupart ils n'ont aucune gêne à exposer leurs blessures, là où les victimes précédentes y étaient beaucoup plus "réticentes".
Le second fut David Dufresne, journaliste indépendant, spécialiste du maintien de l'ordre qui recense depuis le début du mouvement les blessures et mauvais comportements des forces de l'ordre. Il s'est investi à fond dans cette démarche à partir de début décembre, constatant avec surprise que les images et témoignages qu'il voyait passer sur les réseaux sociaux n'étaient absolument pas repris par les grands médias ; il dit s'être lancé là dedans sans trop y croire, et convaincu que le gouvernement ne pourrait que réagir une fois l'information connue... ce qu'évidemment la suite a largement démenti. Refutant l'idée que l'appel à l'armée pour l'acte XIX (inédit depuis avant la 2e GM) marquait un "tournant", il a estimé que "le virage [était] déjà pris". Selon lui, la violence qui est en œuvre depuis quelques mois n'est que la phase "d'industrialisation" des méthodes appliquées à petite échelle dans les banlieues. Il a aussi confirmé que le fait que les policiers ne portent pas leur matricule était parfaitement assumé, avec pour but de rester non identifiable malgré le grand nombre de caméras présentes.
Le suivant fut Laurent Thines, neurochirurgien qui a lancé une pétition qui exige le retrait des armes dites "moins létales" dont il rappelle que des études montrent qu'elles le sont, létales : 3% de risques de décès, 15% de handicaps graves. Elles rentrent d'ailleurs toutes dans la catégorie des armes de guerre, et les dégâts qu'elles causent sont énormes ; dégâts qui sont évidemment physiques, mais aussi, insiste-t-il, psychologiques. Le risque de désocialisation est également énorme pour les victimes, d'autant plus que l'État continue de nier leur existence. Il emploie même désormais l'expression de "scandale sanitaire".
Une deuxième partie était consacrée aux politiques répressives. Premier intervenant, Christian Mouhanna, sociologue, qui présente un historique récent du maintien de l'ordre en France. Il rappelle à quel point l'histoire de la Police et de l'État sont entremêlées, ce qui lui fait dire que la Police est plus au service de l'État que des citoyens, servie par les fonctionnaires les plus zélés, qui sont toujours favorisés. Si la France se distinguait depuis plus de 50 ans pour la qualité de son "maintien de l'ordre", qui avait fait peu de victimes (bien plus dans une visée stratégique qu'humaniste), la tendance depuis 2001 est à l'assimilation entre politique anti-terrorisme, politique anti-criminelle et maintien de l'ordre. Ainsi, les négociations avec les manifestants se font de plus en plus rares, et la tendance était depuis longtemps vers la répression immédiate, sans discussion. Il rappelle aussi toute l'ironie de l'appelation "armes non-létales", une philosophie en provenance des États-Unis, où le but était juste de réduire le nombre de morts occasionné par l'usage d'armes à feu... que la France utilisait bien moins que les USA.
Le versant juridique a ensuite été abordé, avec une intervenante du Syndicat de la Magistrature. Elle a déploré que ces dernières années, la justice soit employée plus pour le maintien de l'ordre que pour le jugement vis-à-vis de faits. Ainsi, la garde à vue est un instrument utilisé à outrance pour empêcher dans les faits des personnes de prendre part à des manifestations ; celle-ci s'appuie souvent sur l'infraction très floue de "participation à un attroupement en vue de", et des consignes données par le procureur de la République lui-même visent à libérer les gardés à vue uniquement le samedi soir ou le dimanche. Elle a rappelé les nombreuses pressions subies aussi bien en interne, avec la multiplication des audiences (notamment en comparution immédiate), qui impose un rythme d'enfer aux magistrats, ou celle de l'exécutif lui-même, notamment la ministre de la Justice qui était venue début décembre au Tribunal de Grande Instance, brisant la séparation des pouvoirs.
Plus tard dans la soirée, une intervenante du Syndicat des Avocats de France a donné quelques informations sur les suites à venir en terme de législation ; notamment la loi "anti-casseurs" (qu'elle dénomme plutôt "loi anti-manifestations"), dont le vote au Sénat a résulté d'un accord passé entre la rapportrice et le groupe LR. Elle a exprimé un "espoir très limité" dans une décision favorable du Conseil Constitutionnel, qui ne s'est jamais montré très combatif en matières de libertés fondamentales. Elle a rappelé tout le flou de cette loi, par exemple l'article pénalisant jusqu'à un an de prison la "dissimulation totale ou partielle du visage (...) aux abords d'une manifestation". Elle estime de plus la possibilité juridique de recours très limitée, voire sciemment déficiente : il se fait auprès du juge administratif des référés, qui prend et doit assumer ses décisions seul (et aura donc tendance à faire preuve de prudence), et qui dispose de 48 heures pour rendre sa décision, alors que l'interdiction peut être prononcée... 24 heures avant la manifestation !
Cette soirée a aussi été l'occasion de découvrir de nombreux luttes sociales qui ont fait l'objet de nombreuses intimidations voire franches violences de la part de la Police. Je ne détaillerai pas plus ici leurs combats, mais il a été question de la grève dans les postes du 92, lancée par Sud-PTT (syndicat majoritaire) qui compte 150 personnes en grève depuis presque un an (!) ; d'une grêve du personnel de l'hôtel de luxe Park Hyatt Vendôme, d'une durée de 3 mois ; d'une grève à la fac de Nanterre, où des étudiants sont passibles de conseil disciplinaire pour des motifs jamais invoqués jusqu'alors ; d'une mère et sa fille handicapée, violemment délogées par la police d'un immeuble inoccupé.
Des Gilets Jaunes ont aussi eu l'occasion de témoigner ; l'un a raconté comme une Nuit Jaune ayant eu lieu place de la République (et dûment autorisée à avoir lieu de 17h à 22h) avait été proprement gazée et dégagée dès 19h alors que strictement rien ne le justifiait. Un autre a raconté comment lors de l'acte XVIII il avait été (avec de très nombreux autres manifestants) bloqué par les forces de l'ordre dans la rue qui menait à la banque dont les images de l'incendie ont fait le tour des médias ; manœuvre destinée selon lui à les empêcher de rejoindre la marche des solidarités, et qui après plusieurs dizaines de minutes de gazage a conduit les manifestants à détruire les vitres de la banque pour s'en sortir.
La soirée s'est achevée sur un discours fort et poignant d'Assa Traoré sur le combat mené par elle et sa famille pour obtenir la vérité sur la mort de son frère, décédé dans des circonstances suspectes lors de son interpellation par la Gendarmerie.
Au total, une soirée assez désespérante quant à l'état de folie dans lequel a plongé la France ces derniers mois... mais qui paradoxalement redonne de l'espoir grace à l'énergie incroyable manifestée par les différents intervenants !