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Slug: democracy-0 Title: LREM, Gilets Jaunes : la démocratie 0.0 Category: Journal de bord Tags: journal, business, 3615 Date: 2018-11-02 08:00 Summary: Encore en retard ... Image: /images/oops.png Lang: fr Status: draft


Voilà quelques semaines qu'une situation pour le moins préoccupante et assez inédite dans l'histoire récente de la France se déroule sous nos yeux par médias interposés ; situation que je voudrais éclairer par l'expérience que j'ai faite hier d'aller pour la première fois assister à un café-débat organisée par la députée (LREM) de ma circonscription (proche banlieue parisienne chic). Il a été très intéressant d'y écouter les points de vue de ceux qui y étaient venus, et en premier lieu celui de la députée elle-même, bien entendu.

L'évenement, gratuit et ouvert à tous, se tenait en soirée dans un joli petit restaurant du quartier. Sur place s'étaient rendues majoritairement des personnes de plus de 50 ans ; une poignée de trentenaires, dont votre serviteur ; et deux ou trois "jeunes" de la vingtaine dont j'apprendrai plus tard qu'ils sont militants du mouvement. L'audience était je pense assez représentative du quartier et également de l'électorat LREM de 2017 ; quant aux positions politiques, je dirais qu'il y avait une grande majorité d'anciens électeurs LREM, pas de militants d'un autre parti, et quelques "intrus" (dont moi) venues malgré leur opposition à LREM. L'information avait pourtant été assez bien transmise, et il est dommage que la majorité des expressions qui se sont fait entendre se situaient quelque part entre un soutien franc à LREM et une approbation toujours présente pour le programme, malgré des réserves plus ou moins grandes quant à la méthode et les résultats.

La discussion a été lancée par la députée, puis a ensuite alterné entre questions ouvertes posées par des personnes de la salle, réponses de la députée elle-même ou d'autres personnes de la salle ... et également un certain nombre de remarques ou interventions sans question précise (généralement l'expression d'une position ou d'un soutien général à l'action de LREM et du gouvernement). Elle a été suivie par un moment de discussion plus informel autour d'un apéritif, où de petits groupes se formaient et se reformaient.

Evidemment le sujet a souvent tourné autour du mouvement des gilets jaunes et en particulier de la violence de la journée de samedi, qui n'a laissé personne indifférent ; on tentait principalement de démêler les questions : "pourquoi ce mouvement", "pourquoi tant de violence", et "comment y réagir".

Sur ces trois questions on pouvait distinguer trois positions principales :

  1. Un soutien total au gouvernement, au président, à LREM, aussi bien dans le fond que de la forme (rare)
  2. Un soutien de la politique sur le fond, mais des interrogations sur la forme
  3. Des remises en question aussi bien du fond que de la forme

Aussi bien du côté de la salle que de la députée sont souvent revenues des réserves sur la "méthode", le "manque de pédagogie", ou "la mauvaise communication" du gouvernement, d'une part, et des reproches sur le caractère très disparate des revendications des gilets jaunes, l'absence de porte-paroles bien identifiés ou de représentation ouverte à discuter avec le gouvernement, et leur violence, perçue comme étant le fait exclusif de personnes extérieures au mouvement.

Cela me semble une manière extrêmement réductrice de lire le phénomène en cours, et de le faire désespérement coller à une certaine conception de la démocratie, correspondant à celle de la constitution de la 5e République et des structures traditionnelles qui canalisent et organisent l'expression de la voix du peuple depuis plus longtemps qu'elle encore : partis politiques, syndicats, associations, ... Or la 5e République n'est qu'une manière (et pas forcément la meilleure) d'organiser une démocratie ; et qu'on le déplore ou non, le taux de participation à la vie publique par l'intermédiaire des partis politiques ou des syndicats "historiques" est en chute libre.

Les Gilets Jaunes ne sont pas le premier mouvement récent à manifester une franche défiance ou en tout cas une grosse prise de recul par rapport aux institutions déjà en place. À l'instar de plusieurs analystes, je le rapprocherais sur le fond de deux autres, qui ont mobilisé des populations et des motivations très différentes

Tout d'abord, Nuit Debout, qui a vu pendant plus d'un mois certaines places publiques occupées et mises à disposition pour débattre, discuter, échanger. Le mouvement s'est finalement éteint sans véritable effet concret, et l'on attend toujours la fameuse convergence des luttes à laquelle il devait permettre de mener. Pour autant, nombreux ont été les personnes à s'y intéresser, à y prendre part (même en tant que spectateur relativement passif), dont beaucoup témoignaient que c'était la première fois qu'ils faisaient une telle démarche. La plupart étaient plutôt bien éduqués, et plutôt sensibles à des idées étiquettées à gauche : anti-capitalisme, communisme, anarchisme, ... Tous remettaient en tout cas profondément en question le système économique et politique actuels, mais, à l'image de beaucoup de mouvements étudiants, le mouvement n'a pas été beaucoup plus loin que l'étape "On s'organise comment, en fait ?"

L'autre mouvement qui mérite qu'on s'y arrête, c'est celui qui a accompagné la montée et l'élection d'Emmanuel Macron : En Marche. On peut se questionner à l'infini et pour l'instant avec assez peu d'éléments concrets sur le rôle facilitateur joué par certains médias et la communication hyper-travaillée qui ont participé à transformer en homme du renouveau un diplômé de Sciences-Po et de l'ENA, ancien inspecteur des Finances, banquier d'affaires, secrétaire général adjoint de l'Élysée et ministre de l'Économie. Le fait est que cela a pris, et que de très nombreuses "petites mains" se sont associées à ce mouvement à une échelle très locale ; pas nécessairement d'ailleurs par adhésion à la personnalité des premiers de cordée, plutôt sur certains principes que l'on retrouve encore aujourd'hui chez eux. Parmi ces principes, une adhésion au programme proposé, bien sûr, mais aussi un certain rejet de la classe politique en place, et des différents corps intermédiaires traditionnels : partis politiques, et surtout syndicats, vus comme non-représentatifs, arc-boutés sur de vieux principes, et incapables de proposer une amélioration de la situation. Cela n'est d'ailleurs pas nécessairement étonnant quand on considère la sociologie des électeurs En Marche, en grande partie des CSP+, cadres actifs ou retraités. Il y avait toutefois chez ces personnes une véritable volonté (inédite pour eux, souvent) de s'impliquer à fond dans la vie politique, sans chercher à en arracher un mandat pour autant ; une part non négligeable exprime désormais son mécontentement, que ce soit pour quelques euros de taxe d'habitation supplémentaire ou plus souvent devant le constat de l'absence de résultats concrets conjuguée à une méthode jugée maladroite voire insultante, et à la verticalité trop absolue de l'organisation du mouvement qui (même chez un public non révolté à l'idée même de la présence d'une hiérarchie) a découragé toutes les prises d'initiative et remontées d'information et d'idées.

Reste enfin le mouvement des Gilets Jaunes, qui fait la plupart des Unes depuis plusieurs semaines, et qui marque par la violence des images qu'il donne à voir, relayées en boucle par des médias en quête perpétuelle de matériel anxiogène à diffuser. Il est encore difficile de dresser un portrait précis et homogène aussi bien des manifestants que de leurs revendications. Plutôt, dans l'ensemble, des classes moyennes (si tant est que ce terme veuille dire quelque chose), moins éduquées, et qui perçoivent leur niveau de vie comme étant en chute constante depuis de nombreuses années. La question du ras-le-bol fiscal semble revenir assez souvent, et surtout se manifeste un rejet fort et violent du président, du gouvernement, de la plupart des partis politiques d'opposition, ... et du principe même de représentativité par des porte-paroles. Là aussi, on retrouve beaucoup de personnes qui disent manifester pour la première fois.

Absentetion + sondages

Alors que le président reste dans son mutisme, que le gouvernement brandit le sceptre de la peur tout en disant vouloir l'apaisement, que l'opposition reste assez inaudible, que les statistiques des comparutions immédiates comme leur compte-rendus (source très orientée mais tout de même intéressante), les images (de tabassage en règle de manifestants, de dizaines de lycéens obligés à s'agenouiller en attendant leur interpellation) et les récits (de cette policière de la BAC qui raconte à chaud sa journée de samedi) font froid dans le dos, et l'on se demande ce qu'en diraient nos élites si ce triste spectacle provenait du Vénézuéla ou de Russie plutôt que de l'Ile-de-France.

Il reste intéressant d'écouter certains débats qui se tiennent actuellement parmi les Gilets Jaunes.

Quelques questions profondément radicales émergent : qu'est-ce que la démocratie ? Comment faire pour que MA voix (et donc, la voix de chacun) soit entendue ? Comment décider, délibérer pour un groupe, pour l'ensemble de la société ? Du côté des militants / sympathisants LREM déçus, les questions auront certainement été : ne vaut-il pas mieux miser sur la liberté individuelle que sur l'égalité ? L'action collective ne mène-t-elle pas souvent au corporatisme, à un entre-soi ? Doit-on donner un pouvoir aussi grand à un seul homme pendant cinq ans, avec des contre-pouvoir et moyens de contrôle si limités ? Nos institutions sont-elles vraiment à même de représenter la multiplicité des opinions ?

Autant de questions qui ne sont pas si éloignées de celles qui ont agité la France à partir de 1789, et pendant la majorité du XIXe siècle ; questions que se sont posés d'innombrables philosophes, penseurs, révolutionnaires, hommes politiques, et simples citoyens, bien avant et bien après, et en de multiples lieux.

Ce qui se fait dans la France de 2018 n'est qu'une manière parmi une infinité de conduire les affaires publiques ; les responsables en place feraient bien de le garder à l'esprit.