Slug: functional-stupidity-1 Title: La stupidité fonctionnelle (1) Category: Au coin du feu Tags: organisation, meta, société, entreprise, functional stupidity Date: 2018-09-01 22:00 Summary: ... ou comment nos environnements de travail nous poussent à la stupidité Image: /images/stupidity-paradox.jpg Lang: fr Status: draft
Le premier chapitre est consacré au déboulonnage d'un mythe, celui qui veut que nos sociétés sont bien plus intelligentes en ce début de 21e siècle qu'elles ne l'etaient au sortir de la 2e Guerre Mondiale. Il s'incarne tout particulièrement dans l'expression "travailleur de la connaissance", forgée à la fin des années 50 par Peter Drucker, professeur en management ; une telle catégorie de travailleurs ne pouvait selon lui qu'émerger en réponse au décalage croissant entre le niveau d'études et la réalité du marché du travail d'alors, consistant majoritairement d'emplois peu qualifiés.
Il ne fut pas le seul à faire ce constat, qui s'imposa chez une grande partie des observateurs, quelle que soit leur tendance, des libéraux aux marxistes, au point de devenir presque un dogme ; après avoir eu pour origine la terre et le capital, le pouvoir viendrait désormais de la maîtrise de l'information. Une économie "post-industrielle" allait s'imposer, et elles bouleverserait les structures même de la société. L'OCDE elle-même, préoccupée dès le milieu des années 90 par le constat de la désindustrialisation des pays occidents, proposa une réponse inspirée de ces croyances : l'avenir serait à l'informatique et les services, et pour y parvenir il était impératif d'améliorer globalement le niveau de formation des populations. Il semble difficile de s'opposer à une telle décision, mais sa traduction en pratique a-t-elle été aussi positive que l'on pourrait le penser a priori ?
Un premier constat est que l'augmentation du nombre d'étudiants ne traduit en rien une augmentation de l'intelligence de la société ; une bonne partie des étudiants voient leurs capacités cognitives et leur faculté à analyser des problèmes BAISSER au cours de leur cursus. De nombreux cursus qui ne demandaient auparavant pas la moindre formation se voient désormais gratifiés de diplômes de haut niveau : bar-tending, administration de spa, etc. L'éducation de masse a pris le relais d'une éducation jadis plus sélective, et malgré leurs diplômes ronflants, beaucoup d'étudiants restent distraits, naïfs, et prompts à accepter n'importe quel discours dès lors qu'il est suffisamment bien présenté.
L'augmentation des budgets de la recherche n'est pas non plus un indicateur très sûr de sa qualité ; le nombre d'articles scientifiques a certes explosé, mais beaucoup sont inutiles, la plupart sont redondants, et ils sont aussi peu vus et peu lus. D'ailleurs, dans la plupart des domaines - et en particulier l'informatique, pourtant extrêmement actif -, peu d'avancées fondamentales ont eu lieu depuis les années 70/80. Internet, à la base développé pour faciliter l'échange d'informations et de connaissances dans le milieu scientifique, est quant à lui devenu plus une source de distraction que de savoir.
De manière générale, l'innovation semble s'être ralentie : là où il avait fallu 5 ans dans les années 60 pour développer le Boeing 747, pourtant une évolution majeure en tous points par rapport aux modèles précédents, la conception de l'Airbus A380 a pris ... 15 ans !
Ce mythe de la connaissance semble se retrouver quelle que soit l'échelle à laquelle on examine le problème. Pour la plupart des entreprises, même celles qui exercent dans un domaine réputé intellectuel, il est assez difficile de pointer une véritable plus-value ou de mesurer un degré d'expertise ; leur cœur de métier permet souvent un certain flou artistique, à l'inverse d'activités plus tangibles où le jugement peut s'exercer facilement (un garagiste arrive ou n'arrive pas à réparer une voiture, un menuisier produit ou ne produit pas un meuble). Même lorsque le domaine de l'activité de l'entreprise est reconnu comme pointu, la plus grande part du travail qui s'y fait est assez routinier, et il est très rare d'avoir à pousser les meilleurs employés à leurs limites ; le véritable avantage d'une société consiste souvent en sa "force de frappe", sa capacité à mobiliser rapidement des troupes. Dans le domaine du conseil, qui a explosé ces dernières décennies, les experts interviennent généralement très peu, et le plus gros du travail est fait par de nouveaux diplomés ; leur avis a d'ailleurs le plus souvent un effet placebo sur l'entreprise cliente, qui cherche plutôt à être rassurée dans ses choix que la vérité brute. Dans l'ensemble, la plus grosse part du temps est consacrée à travailler l'image innovante de l'entreprise plutôt que la développer effectivement ; ce qui a aussi un effet valorisant pour les employés, convaincus de participer à une "mission" d'importance. Parfois, ce désir "d'excellence" se manifeste de manière bien plus brutale, comme chez Amazon où l'on revendique l'application de principes de sélection darwinienne ; seuls les plus "forts" résistent au niveau extrême de pression exercé, et le turnover particulièrement élevé y est presque vu comme un signe de réussite.
Au niveau du marché de l'emploi lui-même, la "nouvelle économie" semble bien en peine de remplacer l'ancienne ; pour un emploi de programmeur, on compte trois emplois chez McDonald's ... et une dizaine d'emplois abrutissants en call-center. Un tiers des emplois de l'économie américaine se répartit entre l'administratif, la vente, et l'alimentaire. Un très grand nombre d'emplois n'y demandent pas plus que le niveau bac, mais ils sont pour beaucoup occupés par des jeunes diplomés, qui par ricochet chassent les moins diplomés vers des emplois encore moins qualifiés ... voire le chômage. La menace de l'automatisation pèse aussi de plus en plus, en particulier sur les emplois de "bureau". Pour ceux qui disposent encore d'un travail, la part de temps consacré à celui-ci a tendance à régulièrement augmenter, la connexion permanente et la disposition à répondre aux demandes hors temps de travail étant désormais des pré-requis presque essentiels. Enfin se pose la question du sens même du travail accompli ; le malaise à ce sujet se mesure bien dans la vitesse à laquelle s'est popularisée l'expression de "bullshit job" ("boulot à la con"). Nombreux ont été ceux qui se sont retrouvés dans cette expression pour qualifier leur propre poste, qu'ils estiment inutile à la société, voire carrément nuisible.
Au niveau de la société dans son ensemble, la tendance est plutôt à l'affichage qu'à l'apprentissage et au désir de savoir. La peur de paraître bête entraîne la peur d'apprendre ; dans les entreprises comme dans les administrations publiques, l'information est en général assez aisément disponible, mais demandée a posteriori, quand il faut justifier telle ou telle décision, plutôt qu'a priori. L'absence de prise de recul et l'ignorance volontaire se généralisent.
Ces constats pour le moins positifs se cristallisent dans un chiffre : en Californie, 16 milliards de dépense publique dans le domaine ont abouti à la cŕeation de seulement 19 000 emplois. Et s'il y a désormais quatre fois plus de diplômés qu'en 1970, les emplois n'ont pas suivi. Devant cet échec général et généralisé, et pour tenter de combler une frustration de la population qui semble encore plus inéluctable que lorsque le constat avait éte pour la première fois dressé, la seule solution trouvée pour l'instant semble être de perpétuer le mythe bien commode de la "société de la connaissance".